Un territoire de géants
Aller-retour en Minganie, sur la célèbre Route des baleines de la Côte-Nord
Par Andréanne Joly
De Québec, la route 138 suit la côte nord du fleuve Saint-Laurent. Elle surplombe les baies, gravit les montagnes, frôle la rive et voit le fleuve se transformer en estuaire. Après Tadoussac, on la surnomme la Route des baleines. Elle se fond dans le décor sur 850 km. Puis, elle s’arrête au village côtier de Kegaska.
Avant d’arriver au célèbre panneau « 138 FIN », le paysage se métamorphose lentement. La distance entre les villages s’étire, les arbres rabougrissent et le ciel s’ouvre au-dessus du golfe, immense. En Minganie, une seule route relie les rivières, les îles et les villages côtiers.
Chaque tournant révèle un peu plus l’immensité de la Côte-Nord du Saint-Laurent.
Guillaume Hubermont connaît intimement cette route, la 138. Quelques mois après avoir quitté sa Côte-Nord bien-aimé, il a écrit « Côte Nord : visite guidée sur la route 138 » (Parfum d’encrier, 2025), un guide en prose qui fait voyager.
L’auteur a parcouru la 138 pour la première fois en 2007. Il venait de tout plaquer pour aller à la rencontre de ce territoire, qu’une fille avait mis sur sa route. Parti de Bruxelles, il a vu défiler Québec, Baie-Saint-Paul, Tadoussac, Baie-Comeau et Sept-Îles. Son arrivée à Sheldrake l’a marqué.
« J’avais l’impression de rentrer sur une autre planète, vraiment. »
« Cette route a été comme coulée dans la taïga. Elle suit le fleuve Saint-Laurent tout le long — mais plus encore. On est toujours vraiment à côté de l’eau et souvent seul avec le fleuve. »
De rivière en rivière
La route n’a pas toujours été là, menue devant le golfe et son littoral sauvage. Jusqu’en 1960, la 138 s’arrêtait à Sept-Îles. Elle a rejoint Havre-Saint-Pierre en 1976, puis Natashquan en 1996. Depuis 2013, elle s’étire jusqu’à Kegaska.
Elle enjambe les rivières du territoire innu, de puissants monuments. Elles ont façonné et nourri des générations d’habitants, en commençant par les Innus.
La Manto Sipo, ou rivière Sheldrake, abritait un poste de pêche au saumon.
À l’est, la U`suk `Sipo, rivière au Tonnerre, au havre protecteur. Vient ensuite la Mutehekau Hipu, ou la Magpie, torrentielle entre les falaises rocheuses carrées, l’une des plus belles rivières du monde. Tellement, en fait, qu’elle a une personnalité juridique.
La route franchit ensuite des rivières à saumon exceptionnelles, la Saint-Jean (Usasumekw) et l’Aguaniche. Elle traverse l’Ekwanto, soit la rivière Mingan, qui a jadis accueilli une importante mission évangélisatrice, et la Unamen Shipu, la Romaine, presque tarie par les barrages hydroélectriques.
Finalement, la 138 croise la baie de l’immense Natashquan. Ses rives sont sablonneuses et ses eaux, chaudes. C’est un secret bien gardé.
« L’eau, la mer, nos rivières, nos plages, c’est ça qui vient chercher », explique Isabelle Richard, une fière Minganoise responsable du tourisme régional. « C’est immense et c’est encore brut. »
La route, c’est un état d’esprit
Pour Isabelle Richard comme pour Guillaume Hubermont, la route impose des arrêts. Il faut accueillir cette immensité, prendre une bouffée d’air salin.
Les haltes abondent. Du bord de la route, des sentiers longent les rivières qui descendent vers le golfe.
À la rivière Manitou, un bureau d’information touristique est aménagé tout près de l’impressionnante chute Manitou, qui plonge de 37 m. Deux sentiers mènent à différents belvédères.
Isabelle Richard recommande de le visiter. Du même souffle, elle suggère de se laisser porter de village en village. Ils font la richesse de la Minganie, dit-elle.
Malgré leur isolement, une vraie vie de village les anime encore. Chacun a son casse-croûte, sa poissonnerie et sa plage. Ce sont les lieux de rendez-vous des touristes et des gens de la place, qu’on gagne à rencontrer.
Leurs ancêtres sont Acadiens, Canadiens-français, Irlandais, Écossais, Jersiais, Terre-Neuviens, attirés par les pêcheries, la foresterie.
Ils sont des gens fiers, conscients des sacrifices des générations précédentes pour survivre dans ce coin de pays, a observé le Nord-Côtier d’adoption. Souvent, même, ils sont nés avant que la route ne rejoigne le village.
Photo: Parks Canada @quebecmaritime
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Mingan, l’incontournable
Il y a mille raisons d’aller sur la Côte-Nord — la chasse et la pêche, le kitesurf, le kayak ou les excursions nautiques, les festivals ou la culture innue.
L’archipel de Mingan est sans l’ombre d’un doute l’attraction la plus courue de la région. Même les Minganois et Minganoises vont admirer la quarantaine d’îles, où s’élèvent des monolithes, rongés par le golfe depuis des centaines d’années, et se prélassent les macareux moines.
C’est le cas de Geneviève Cormier, qui travaille depuis une dizaine d’années pour la réserve de Parcs Canada.
Comme bien d’autres Nord-Côtiers, elle met le cap sur les îles tous les étés, en particulier lorsqu’elle reçoit des proches.
La magie opère immanquablement.
Le paysage garde bien des secrets : les formations géologiques de 465 millions d’années, la roche granitique métamorphique, des centaines de plantes arctiques alpines.
« Si on n’a pas de guide pour nous en parler, on ne le sait pas », note-t-elle.
Des excursionnistes, partenaires de Parcs Canada, transportent les visiteurs jusqu’aux îles.
L’île aux Perroquets, avec ses macareux, ses pingouins et son grand phare, et l’île Nue, avec une végétation près du sol et des monolithes bas, sont accessibles de Longue-Pointe-de-Mingan.
De Havre-Saint-Pierre, on rejoint les îles Quarry et Niapiskau, hôtes des monolithes les plus spectaculaires.
L’île Quarry se prête à la randonnée et au camping — comme quelques autres îles de l’archipel.
Mais attention : visiter les deux différents secteurs en une journée, c’est ambitieux, dans ce territoire de géants.
Dans les 307 km qui séparent Sheldrake de Kegaska, il existe un espace de liberté infini, comme on en trouve peu.
La route traverse des rivières indomptées, des villages et des paysages imprenables. Elle invite à ralentir et à explorer lentement, jusqu’à ce que le pavé s’arrête devant l’immensité du golfe.
« On est souvent tout seul avec le fleuve. On a vraiment l’impression de s’aventurer ailleurs », conclut Guillaume Hubermont.
Où s’arrêter sur la route 138, entre Sept-Îles et Kegaska
Photo: @quebecmaritime
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Ferme maricole Purmer pour faire l’expérience d’une excursion en mer (Sept-Îles).
Boutique et restaurant La Marinière du Nord, pour les produits du terroir et un repas intime, préparé avec les produits du jour (Rivière-au-Tonnerre).
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Photo: Parks Canada @quebecmaritime
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Andréanne Joly
Andréanne Joly explore les francophonies canadiennes — des destinations riches et singulières depuis 25 ans. Elle le ferait encore pendant 100 ans, tant la beauté et la diversité de ces destinations l’émerveillent. À titre de journaliste, elle collabore régulièrement au magazine Northern Soul, au journal L'Express de Toronto, au blogue touristique NorddelOntario.ca et avec l’Alliance du tourisme culinaire. Elle est l'une des quatre autrices du livre «En train au Canada», paru en 2025 chez Gallimard.

